Avant de présenter l’Air Jordan 32, revenons un peu sur la chaussure qui l’a inspirée : un modèle sorti il y a plus de 30 ans, qui était à l’époque très en avance sur son temps. Dans le même esprit que pour l’AJ 31, conçue par le designer Tate Kuerbis en référence aux toutes premières Jordan, l’équipe de designers est retournée à la source et a capté l’essence de l’Air Jordan 2 pour trouver son inspiration.

Il s’agissait à l’époque de donner naissance à une nouvelle esthétique de sportswear et l’équipe de la gamme Air Jordan, si elle ne pouvait tout de même pas complètement improviser, entrait cependant en territoire inconnu.

Elle disposait de plus de temps qu’elle n’en avait jamais eu afin de créer un produit sur mesure pour leur athlète, et le designer Bruce Kilgore (à l’origine de l’emblématique bestseller Air Force 1, entre autres) et son équipe ont donné à l’AJ 2 une apparence hors du commun. À l’époque, le look haut de gamme était partout, et même le style urbain s’inspirait du luxe. Les maisons de couture venaient de se lancer dans le design de sneakers. Pour susciter l’envie de tous, il fallait donc que l’Air Jordan 2 soit réalisée avec le plus grand soin. C’était la naissance du luxe haute-performance.

Le projet était si ambitieux que le Swoosh disparut complètement, laissant ce style radicalement innovant parler pour lui-même. Et ceci à une époque où les marques se livraient une guerre sans merci et cherchaient à afficher leurs logos de la manière la plus voyante possible. La décision relevait de l’audace pure.

L’AJ 2 était un modèle unique en son genre, inspiré par le jeu exceptionnel de Michael Jordan, alors en perpétuelle évolution, ainsi que par son goût de plus en plus prononcé pour les choses raffinées. La chaussure signature de Jordan allait évoluer radicalement, à l’instar de sa muse, et l’AJ 2 en était le premier exemple. Ce changement visuel draconien avait cependant, et peut-être avec à-propos, des airs de vieux continent. Alors que le design de la chaussure était américain, la conception de la semelle faisait appel à une nouvelle technique de fabrication du caoutchouc mise au point par une entreprise espagnole, et l’empeigne en cuir de luxe était fabriquée en Italie. Ce produit haut de gamme reflétait le style personnel de Jordan à l’époque, tandis que ses innovations constituaient une véritable révolution.

Le moteur de cette révolution restait bien sûr le jeu de Michael Jordan. La semelle innovante, dotée d’une unité Air sur toute la longueur, fut créée pour que Jordan soit aussi près du parquet que possible. Cette exigence faisait partie d’une liste de critères très précis qu’il avait transmis à l’équipe dès le début de la conception. Un renfort au talon, moulé bi-densité unique en son genre et des lanières Dynamic Fit maintenaient le pied en place. Le motif d’adhérence bicolore tranchait nettement avec la semelle extérieure monotone de la première version, et le centre de compression du talon ajoutait une touche flashy à cette adaptation.

Au-delà du terrain, la mode était à cette époque en pleine transition. Il s’agissait d’expérimenter sans compter avec des tenues complètes, dans le prêt-à-porter comme dans la forme la plus ostentatoire et créative de la haute-couture. Lorsque la chaussure fut lancée sur le marché à la fin de l’année 1986, le public était déjà prêt à accueillir avec enthousiasme les empiècements en relief motif iguane et le cuir pleine fleur haute performance. Le mystérieux Giorgio Franco était annoncé sur la boîte comme le créateur de son look, et l’AJ 2 devint une véritable déclaration de style dans la rue.

Le savoir-faire des artisans italiens servait de passerelle entre le modèle et une nouvelle tendance, celle des articles de luxe monogrammés avec extravagance. S’appuyant sur un style urbain déjà établi, il contribuait également à le façonner. De nombreux rappeurs, DJ, danseurs et producteurs portaient des paires montantes ou basses assorties. La chaussure fit également des apparitions dans plusieurs films. Presque dix ans avant la sortie de l’AJ 11, l’équipe dirigeante de Nike avait déjà fait un pari : le modèle serait un jour porté avec un smoking.

L’association d’une production limitée (pendant les premiers mois de sa commercialisation, le modèle n’était vendu que dans quelques magasins), du prix et de son look hors du commun, radicalement novateur pour une chaussure de basketball, a instantanément fait du modèle une chaussure culte. Son influence est restée immense, et elle a notamment pavé la voie pour la révolution qu’allait entraîner l’AJ 3.

Le footballeur et grand amateur de sneakers Marco Materazzi se souvient de l’Air Jordan 2 comme d’« une véritable révolution de style, une signature futuriste ». Il explique : « Cette chaussure a beaucoup d’importance à mes yeux. Pendant mon adolescence, je rêvais d’en posséder une paire, et c’est l’un des modèles rétro que je préfère porter, notamment parce qu’elle rappelle l’Italie. »

Même si Materazzi apprécie particulièrement les performances de la chaussure, c’est son style qui le touche le plus. Il poursuit : « Ce que je préfère [à propos de] l’AJ 2, c’est le maintien au niveau de la cheville et sa stabilité. Mais, ce qui résonne à un niveau émotionnel pour le fan de sneakers que je suis, c’est l’esprit géométrique de son design. »

Contrairement au modèle qui l’a précédée, sorti dans une vingtaine de coloris, l’AJ 2 ne fut déclinée à sa sortie qu’en deux coloris par version, montante et basse. Trouver une paire originale de 1986/87 en excellente condition et dont les semelles en polyuréthane ne seraient pas fendues est pratiquement impossible, mais plusieurs éditions ultérieures ont enrichi son histoire si colorée. À l’automne 1995, l’AJ 2 sort à nouveau en magasin avec deux versions montantes et une basse. Carmelo Anthony, qui a récemment signé chez Nike, a joué toute la fin de sa première saison chaussé d’une version pro du modèle. En 2007, un ancien patient d’un hôpital pour enfant réinterprète l’AJ 2 et crée ainsi le premier modèle d’Air Jordan commercialisé dans le cadre d’un projet caritatif maintenant très populaire.

Et ce n’était là que le début pour le célèbre modèle. Il était dans la logique des choses que l’AJ2 soit associée au projet BIN 23 dès ses débuts en 2010 : des versions spéciales, limitées et haut de gamme de l’emblématique silhouette de l’Air Jordan, sorties en petit nombre, et destinées aux fins connaisseurs. Le cuir à la subtile teinte chocolat du premier modèle de ce projet, orné d’un logo imitant un cachet de cire, rend hommage aux origines de son design. La même année, Vashtie Kola, DJ new-yorkaise, réalisatrice, styliste et consultante, est la première femme à collaborer à la conception d’une chaussure Jordan. Elle retravaille alors l’AJ 2 dans le cadre de son édition Pastelle. Le designer Don C, originaire du South Side de Chicago, inaugure en 2015 sa série d’éditions Just Don. Il donne alors une nouvelle ampleur aux racines haut de gamme du modèle en utilisant du cuir et un matelassage en provenance d’Italie.

Pour la conception de l’AJ32, Kuerbis s’est appuyé sur l’héritage forgé par ses prédécesseurs. « On voulait insuffler cet esprit dans la 32, pour que les frontières soient poreuses entre le terrain, la culture sneaker et la rue, qu’elle puisse être portée avec un jean, » déclare-t-il. « On sent bien qu’il ne s’agit pas que d’une chaussure de basketball haute performance. »

Kuerbis a également tiré son inspiration d’autres produits phares italiens, dont les emblématiques voitures de sport. « Vous pouvez voir le moteur, mais comme il est caché en quelque sorte, il faut ouvrir le capot et aller à l’intérieur pour l’observer. Pareil pour l’intérieur, s’enthousiasme-t-il, la manière dont le cuir est travaillé tout en détail est magnifique, avec les coutures, le liseré, les couleurs éclatantes… Cette association entre la voiture haute performance et une réalisation exquise, empreinte d’élégance et tout en retenue, c’est vraiment extraordinaire. »

Travaillant en collaboration avec Nike depuis plus de 20 ans, le designer réaffirme l’importance de la polyvalence. « C’est aujourd’hui probablement plus important que jamais. Il y a des périodes entières où on ne parle que de performance, et c’est là tout ce qu’il faut mettre en valeur. C’est amusant de voir comment les chaussures ont évolué avec le temps, d’observer tous les changements. Je pense que les jeunes d’aujourd’hui veulent bien plus qu’une chaussure ultra-performante. Ils veulent sortir dans la rue en affirmant leur personnalité. »