Ils ont bâti un monument. Quai 54 est considéré comme LE meilleur tournoi international de streetball. Chaque année depuis 2003, Hammadoun Sidibé et Thibaut de Longeville travaillent main dans la main pour organiser un événement incontournable. Savant mélange entre l’ambiance démentielle du tournoi de l’EBC à New York et d’une culture street bien implantée en France, la recette Quai 54 dégage une énergie communicative des gradins jusqu’au terrain et transcende les frontières du basketball. Tout le crédit revient à ces deux hommes, qui ont pris le temps, malgré un emploi du temps bien chargé à quelques jours de l’édition 2017, de discuter avec nous de ce tournoi si spécial.

Parlez-nous de l’histoire de votre implication dans ce tournoi.

Hammadoun : Je me suis intéressé relativement tard au basketball, en 1991, lors d’un voyage à New York. J’avais 14 ans et j’ai tout de suite été accro. À partir de là, j’ai commencé à passer tout mon temps sur les terrains de basket. J’ai beaucoup de copains qui sont passés pro. On passait souvent nos étés à Paris, sur les terrains du matin au soir. C’est un style de vie. C’était une phase très calme pour le basket en France à ce moment-là : MJ venait de prendre sa retraite, les marques n’organisaient plus rien, et tous ces événements qui rythmaient nos étés nous manquaient. On gardait toujours un œil sur New York, étant donné que c’est là-bas que tout se passait. On savait que le niveau était bon à Paris. Et un jour, en 2003, quelqu’un m’a parlé d’un nouveau terrain à Levallois. Il était superbe. C’est au moment où j’ai vu ce terrain pour la première fois que l’idée du tournoi m’est venue. J’ai demandé à tous mes potes de former une équipe et on a monté un tournoi à partir de rien. Nike nous a fourni les maillots et c’était parti !

Thibaut : La première édition s’est organisée de manière très organique. Tout s’est fait par le bouche à oreille. De la musique à l’organisation, tout était bordélique, mais en même temps, c’était vraiment une affaire de famille. Je garde des super souvenirs de cette block-party à Levallois. Il y a même quelqu’un qui a fait un barbecue. Tout s’est fait très spontanément. C’était comme une carte postale sortie tout droit de New York, mais à Paris, avec presque 1 500 personnes.

Hammadoun : On s’est dit qu’il fallait le refaire. Les gens de Nike sont passés voir comment ça se passait et ils ont adoré l’ambiance. Tous les ans, on grandissait. J’ai de la chance d’avoir Thibaut comme associé, parce que je suis plus un homme de terrain, alors que lui, il a beaucoup d’expérience dans le marketing et plein de connexions dans le hip-hop, aux États-Unis comme en France.

Thibaut : À cette époque, je passais beaucoup de temps à New York, en particulier au tournoi de l’EBC, où j’ai assisté à des matchs légendaires. Je travaillais avec beaucoup de gens impliqués dans cette ligue : Fat Joe et labels. J’ai tout de suite vu qu’il y avait moyen de relier ces deux mondes avec Quai 54. On a d’abord essayé d’envoyer une équipe de joueurs français à l’EBC. Tout était organisé, mais la Fédération Fançaise a interdit aux joueurs pro de participer au dernier moment. Pour finir, on a contacté Fat Joe and Terror Squad, qui venait de remporter l’EBC trois fois de suite. Nous les avons invités. Évidemment, ils sont arrivés avec une vision erronée du joueur français. Quand ils se sont rendu compte que nos gars savaient jouer, ils ont tout de suite réalisé qu’ils pouvaient perdre. Les fautes pleuvaient pendant un des matchs, il y a eu un début d’échauffourée, et là ils ont quitté le terrain et déclaré forfait. Ce jour-là, on n’en menait pas large, mais on avait tout filmé et on a réalisé un format de 52 minutes sur le tournoi, comme à chaque fois. Sauf que les images ont fait le tour du monde. Ça a été un tournant : sans qu’on ne lève le petit doigt, les équipes étrangères se sont mises à nous appeler pour participer.

Hammadoun : C’est là qu’a débuté la légende du Quai 54. Peut-être que si Terror Squad avaient continué et qu’ils avaient remporté le tournoi, les choses auraient été différentes, mais ça n’a pas été le cas.

Quelle est la relation de Paris avec le streetball ?

Hammadoun : Ici, si tu vas jouer sur un terrain, c’est que tu es déjà passionné. À New York, il y a forcément un terrain en bas de ton immeuble. C’est un peu comme le football pour nous. La France se caractérise par une grande diversité. Il y a beaucoup de Noirs, comme aux États-Unis, contrairement à d’autres pays européens, et dans un grand nombre de domaines, nous sommes deuxièmes après les États-Unis. Nous sommes la deuxième nation du hip-hop après eux par exemple. D’une certaine manière, les Français sont plus proches des États-Unis que les Anglais.

Thibaut : Il existe un lien évident avec New York, dans la façon qu’ont les joueurs de vivre, de parler et de jouer basket. Il y a eu cette génération de joueurs français super doués qui passaient une partie de leur été à jouer à New York. Les histoires qu’ils en ont rapporté ont créé une énergie spéciale entre les deux villes. Outre l’immigration, d’autres facteurs ont joué un rôle dans cette connexion. Nous avons une culture street très forte en France. On ne peut pas jouer un match entre Paris et New York sans que la tension soit palpable. Quel que soit l’enjeu. Surtout pendant un match de streetball. C’est ce qui nous pousse à élever notre niveau.

Qu’est-ce qui distingue le streetball parisien ?

Hammadoun : Je ne vois pas une grosse différence entre la façon dont il se pratique à New York et à Paris. La différence principale concerne le vivier de joueurs. Mais en termes d’énergie, c’est pareil. De mon point de vue, l’ambiance est aussi folle dans les gradins du Quai 54 que dans ceux de l’EBC. Si je devais relever une spécificité des joueurs parisiens, ce serait qu’on joue plus collectif que les Américains. Je crois que c’est pour ça que les équipes américaines ont du mal à battre nos équipes sur le Quai. Aujourd’hui, j’observe qu’on voit moins de joueurs de club sur le playground qu’avant. La séparation est plus évidente. Ca joue aussi beaucoup moins physique qu’à l’époque où j’ai commencé sur les terrains en extérieur. Aujourd’hui, l’état d’esprit est plus amical que compétitif. Mais cela ne concerne pas uniquement la France ou le basketball. On le remarque aussi dans le rap. Les joueurs sont potes entre eux. C’est la marche du monde.

Quelle est l’importance de la communauté streetball dans le Quai 54 ?

Hammadoun : Pour moi, tout part des origines : le basketball. Pour être honnête, au début, Quai 54 était perçu comme un événement pour les Noirs, mais je ne suis absolument pas d’accord, la communauté va bien au-delà. Tout le monde a toujours été accueilli à bras ouverts et je suis très content que l’on ait pu montrer à quel point cet événement est fédérateur. La seule communauté à l’oeuvre ici, c’est celle du basketball. Le terrain est à la base de tout, et même si nous avons poussé le divertissement à un autre niveau, le niveau du basketball s’est lui aussi élevé. On travaille avec les mêmes personnes qu’au début, parce que si l’événement est ce qu’il est aujourd’hui, c’est aussi grâce à eux. Tu peux avoir la plus belle cuisine du monde, si les cuisiners ne sont pas bons, ça ne peut pas marcher.

Thibaut : La plupart de ceux qui étaient présents sur le terrain de la première édition à Levallois jouent encore aujourd’hui ou sont impliqués d’une façon ou d’une autre dans le tournoi. La solidarité est très forte entre les joueurs français, et encore plus forte entre les joueurs parisiens. Ce sport reste sous-médiatisé en France, alors ils partagent tous un intérêt mutuel à soutenir le développement du basket. C’est à mon avis l’une des raisons de la réussite de Quai 54. Les joueurs se sont beaucoup investis. Mes meilleurs souvenirs datent de l’édition 2004. Le tournoi se déroulait en intérieur, à la halle Carpentier, à cause de la pluie, et rien n’était prêt la veille. Je nous revois en train de peindre les bannières à placer autour du terrain avec les joueurs et leur proches. Tout le monde a mis la main à la pâte. C’est là, quand on les voit participer, qu’on comprend à quel point cet événement est important pour eux.

Quel rôle joue un tournoi comme le vôtre dans cette communauté ?

Thibaut : On est passé de 1 500 personnes lors de la première édition à un événement rassemblant 10 000 personnes sur un week-end. Ce ne sont pas que des joueurs de basketball. L’un des mérites de cet événement, c’est que l’on y a apporté d’autres choses de notre histoire, le hip-hop, un certain style. Le tournoi s’est inspiré de l’idée du divertissement à l’américaine, mais l’ambiance a attiré tous les rappeurs et MC français comme Manu Key ou Booba, qui sont venus parce que ce sont des potes à nous et qu’ils adorent le basketball. Ça s’est très vite étendu. Les sneaker boys sont venus aussi. Aujourd’hui, je serais incapable de dire le pourcentage de joueurs de basket que nous avons dans les gradins, mais ça n’a pas d’importance parce que cet événement a rassemblé bien au-delà. Grâce à nos méthodes d’exposition qui visent à améliorer notre visibilité, certains joueurs sont devenus des visages du tournoi, ce qui a eu un impact énorme. On a tout fait pour toucher un public large en invitant des gens d’autres domaines, de la musique au cinéma en passant par la mode. Quand je suis allé à Rucker Park, j’ai vu célébrités majeures qui assistaient au tournoi, sans 50 gardes du corps. C’est ce que l’on a essayé de faire avec le Quai 54, mais de manière très naturelle : « tu aimes le basketball ou la culture street, viens ! » J’entends parfois que Quai 54 est devenu le Roland Garros du Street, parce que c’est devenu un lieu où il faut être vu. Ça me va! En 2005, la même année où les musiciens s’est produit à la mi-temps du football pour une somme faramineuse, il est venu chanter gratuit dans d’un tournoi de basket de rue français et en y mettant du cœur. Ce sont des miracles comme celui-ci qui nous ont fait connaître.

Hammadoun : La famille s’est agrandie progressivement. Notre tournoi est populaire au sens littéral du terme, avec du divertissement, de la musique… On était vraiment sincères, mais il faut bien admettre qu’on aime ce qui brille, la « claquance » alors on voulait montrer qu’on était capable de faire quelque chose de classe. Évidemment, il y en a qui ont dit que ce n’était pas ça la culture streetball, mais ils ont tort.

Vous vous souvenez de votre premier contact avec la marque Jordan ?

Thibaut : J’ai eu ma première paire à 16 ans, en 1990. Pour nous à l’époque, c’était comme avoir une Ferrari. Je suis d’une génération qui cherissait les Air Jordan, avant qu’elles arrivent en France. C’était une paire de Jordan 4. C’était magique, à cause de tout ce qui l’entourait : le joueur, la mythologie des clips publicitaires et des films de Spike Lee, les designs de Tinker Hatfield… Je dois dire que c’est ce qui m’a donné envie de faire le boulot que je fais aujourd’hui. Je ne sais pas si je serais ici si je n’avais pas vu les clips de Spike Lee pour la Jordan, cette incroyable culture et cette énergie qui dépareillait subitement avec une manière habituellement très corporate de parler du sport. Les jeunes d’aujourd’hui ne réalisent pas à quel point c’était révolutionnaire à l’époque.

Hammadoun : Pour moi, c’était assez tard, en 1996, avec la Jordan 11, toute blanche. Je les avais achetées à New York, et quand je suis rentré avec à Paris, les gens étaient fous. J’ai toujours eu une relation très forte avec cette marque, parce que j’étais un fan de Jordan. Beaucoup de gens disaient qu’ils n’aimaient pas Jordan à cette époque parce que c’etait une posture de dire qu’il ne méritait pas son titre de GOAT (Greatest Of All Time). Mais au bout du compte, si tu n’aimes pas Jordan, c’est que tu n’as rien compris au basketball. C’est lui qui nous a insufflé la passion.

Thibaut : La marque Jordan nous a contactés en 2006. À l’époque, ils n’étaient pas très branchés streetball. Leurs partenariats étaient plus axés sur la performance. Mais le Quai 54 les a inspirés et ils ont voulu mettre un pied dans le streetball pour la première fois. On a été étonnés de rencontrer Jordan en personne très vite. Il suit les choses de très près. Ils ont estimé que l’événement pouvait devenir le meilleur rendez-vous de streetball dans le monde. Je crois que c’est un journaliste américain qui l’a dit en premier, mais ils nous ont vraiment aidé à réaliser cet objectif. On a demandé à faire venir des joueurs de la marque Jordan, d’activer leurs contacts dans le monde du divertissement et surtout de faire nos propres chaussures. Ils ont d’abord refusé, parce qu’ils n’avaient jamais créé de partenariat avec personne pour les chaussures. Je revois quelqu’un de leur équipe dire : « Ça ne se fera jamais ». Et un jour, un vice-président responsable des produits nous a dit : « Faisons-le ! ». Pour nous, voir l’identité du tournoi sur une paire d’Air Jordan, ça a été un symbole très fort. On imaginait pas que ça aurait tel impact. Aujourd’hui, c’est une vraie collaboration avec une petite collection.

Hammadoun : J’étais évidemment fier, et c’était une grande réussite d’avoir le Jumpman avec nous. On étais les pionniers et très rapidement on a pu franchir de nouvelles étapes.

Quelle est la perception de la marque Jordan dans la culture du basketball française ?

Thibaut : D’un point de vue symbolique, Air Jordan est à mon avis la marque leader du basket. Leur initiative en ce qui concerne ce tournoi a eu un impact important sur la communauté basket française. Hammadoun est une bouche vivante, disons-le (rires), donc il en a beaucoup parlé et pour le bien de tous. Je crois qu’il y a une certaine loyauté envers Air Jordan qui vient de l’histoire et du symbole, mais ça vient aussi de cet engagement de la première heure. Ce sentiment était encore plus fort pour les joueurs, parce qu’ils savaient qu’Air Jordan n’était pas une marque impliquée dans le streetball. Aujourd’hui, ils sponsorisent des tournois à New York, et quelques autres dans le monde, mais leur positionnement étaient plus premium. Et ils ont embrassé ce qu’était le Quai, sans chercher à le changer, même si c’était chaotique parfois. Pour cette communauté, Jordan est le summum et leur implication rend ce geste encore plus forte. Ce sont des gens qui n’ont pas l’habitude d’être soutenus dans tous les autres aspects de leur vie en dehors du basketball. Alors c’est plus gratifiant pour eux d’être reconnus par la marque la plus emblématique. Cela fait quinze ans que tous les joueurs à qui je parle reconnaissent à quel point ce changement a été important pour eux.